A force d’insister, les organisateurs nous autorisent à quitter le bivouac à 6h du matin. Le bus 428 démarre avant le lever du jour du bivouac de Copiapo, direction Fiambala, en Argentine, de l’autre côté de la Cordillère des Andes.
Est-ce mon instinct de copilote, je perçois dès le départ quelque chose de bizarre. J’avais consulté la carte la veille et pour moi, la route du Paso San Francisco se trouve au Nord. Après quelques minutes de route, nous sommes direction plein Est puisque le soleil se lève pile en face de nous. Soit…
Après une heure de route environ, le chauffeur quitte la route asphalte et prend à gauche sur un chemin de terre. Une déviation, peut-être, je n’ai pas vu de panneaux de signalisation, mais d’autres véhicules du rallye nous suivent.
Ce chemin est à peine plus large que notre bus à double-étage et serpente au fond d’un immense canyon. Le décor est magnifique, mystique. De chaque côté, des volcans endormis s’étirent jusqu’au ciel et sur leurs pentes abruptes, des rochers gros comme des maisons tiennent en équilibre. Depuis combien de temps ? La dernière éruption peut-être, les dernières pluies ?
Voilà plus de deux heures que nous roulons à 30km/h sur ce chemin qui s’enfonce toujours plus dans ces gorges profondes. Malgré la dextérité du chauffeur les arbustes bordant la piste éraflent la carrosserie, et la poussière commence à envahir l’habitacle. Il n’y a pas âme qui vive dans ce pays, que des pierres ciselées par le temps.
Soudain, après cinq heures du bus, nous arrivons sur un plateau désertique : le poste-frontière entre le Chili et l’Argentine. Depuis quelques minutes déjà, je tente de me repérer sur la carte, mes compagnons ne semblent pas s’inquiéter. Moi, si : j’avais lu dans un guide que le Paso San Francisco était goudronné. Nous ne sommes visiblement pas sur la bonne route pour Fiambala. Tandis que les douaniers contrôlent nos passeports, je demande à l’un d’eux de me montrer où nous sommes sur la carte : Paso de Pircas de Negras, 200 km plus au Sud, sur la route de La Rioja !
Involontairement, j’ai donné l’alerte. Notre chauffeur est désormais assailli de questions, pressé. Lui-même est perdu, et il n’a pas de carte : depuis le départ, il suit les véhicules d’assistance.
La suite est épique. Après le poste-frontière, la pente devient très raide. Nous allons monter jusqu’à 4165m par une piste en lacet, le bus manque de caler à chaque épingle. Plusieurs fois il faut manœuvrer, au bord d’un précipice vertigineux. Le décor ressemble aux derniers kilomètres de la course-de-côte de Pikes Peak.
Après le passage du col, la route est asphaltée et traverse un vaste plateau désertique entourée de hauts sommets, certains enneigés à plus de 6000m. On longe un lac aux reflets bleutés… Nous sommes seuls, hormis les véhicules d’assistance qui klaxonnent en nous dépassant, forcément étonnés de voir un bus taillé pour l’autoroute dans cet endroit-là.
La route est en travaux et l’agent qui indique la déviation déconseille fortement à notre chauffeur de poursuivre le chemin. Nous sommes partis depuis six heures et nous faisons demi-tour, direction Copiapo. A bord, l’ambiance est bien moins joviale : la vingtaine de naufragés du bus 428 force le chauffeur à reprendre la direction de La Rioja, « ça doit passer ».
Le début de la déviation, sur un chemin de terre, est plat. Les amortisseurs souffrent, mais le bus avance tant bien que mal au bord d’un lac de sel. Nous sommes toujours dans cette vaste plaine, entourés de lamas, le soleil tape, quelques carcasses d’animaux pourrissent au bord de la piste.
Le meilleur est à venir. La piste s’arrête brutalement et un chemin moins large que le bus plonge dans un canyon profond, le long d’une falaise. A droite, le précipice est impressionnant, plusieurs centaines de mètres sans aucune végétation. Faux-pas interdit. Le bus 428 se lance dans la descente, au pas. Nous prions pour qu’il n’y ait pas d’épingles, impossible de manœuvrer.
Nous voilà au creux d’un canyon étroit et profond. Le plus dur est derrière nous, croyait-on. Le chemin longe désormais un ruisseau que nous allons devoir traverser à plusieurs reprises. Dans les gués, le bus racle les pierres, cale, puis repart. Ce canyon n’en finit pas. Nous sommes au cœur des Andes, loin de toute vie humaine. Il faudra encore deux bonnes heures pour que les montagnes s’écartent enfin. On retrouve enfin l’asphalte. Nous avons mis onze heures pour traverser la Cordillère et parcouru environ 400 km. Il en reste 350 jusqu’à La Rioja.
Nous sommes désormais à pleine vitesse sur de longues lignes droites, au milieu des cactus. On passe tout près des parcs Talampayas et la Vallée de la lune, parmi les sites les plus visités d’Argentine. On arrive à La Rioja à 21h, après quinze heures de bus. Il fait 36°C, une chaleur étouffante. Notre hôtel se trouve à 30 km de là dans les montagnes. Quelle journée !
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